Entretien…

ENTRETIEN AVEC RUE DE LA COMMUNE (Trouvé ici)

On vous avait rencontré en juin, depuis vous avez abouti sur le conte musical et philosophique que vous prépariez ?

Anouk Colombani : Depuis juin, on s’est concentrées sur faire aboutir notre idée de conte musical autour des blanchisseuses pendant la Commune. Le site rendait compte des recherches, maintenant il abrite l’évolution de la fabrication du conte et des parties du conte. On a finalisé les textes et surtout mis en musique. Puis est venu le temps de trouver les interprètes et enfin l’enregistrement de la musique. Les conditions avec le Covid rendaient difficile d’imaginer comment tout cela allait pouvoir se réaliser. Sans compter la fermeture des lieux de concert, l’arrêt des projets culturels…

Mymytchell : C’est grâce à des copains du conservatoire municipal de Pierrefitte-sur-Seine et à des lieux artistiques de Stains que tout s’est débloqué,  et  notamment  à Théo Errichiello. Certains sont devenus intermittents, comme Théo, d’autres continuent la musique comme ça, mais sont de très bonnes musiciennes ou chanteuses, d’autres sont devenues comédiennes. Puis des camarades rencontrés en Haute-Garonne depuis dix ans que j’y vis se sont ajoutés. On est un peu écartelé entre les lieux et en même temps on crée des liens qu’on voulait créer. Tout ce monde a permis de mettre en action la musique et les personnages. Avec tout ça, on a travaillé à une unité sonore même si on trouve plusieurs rythmes différents : on ouvre avec une comptine puis un rap, et ensuite on a de la tarentelle, du piano concerto…

Vous y chantez des textes de la Commune ?

Non, nous avons créé des chansons, qui  correspondent à un personnage ou sont collectives. Chacune reprend une thématique qui nous intéressait : l’engagement, la maternité, les métiers féminins,  la  lutte, la  mort… Il  y a une prose communarde, mélangée avec une prose actuelle. Comme le site, le conte  raconte une  histoire au plus vrai, mais il n’a pas une vocation historienne. En travaillant sur la Commune, on se dit que c’est aussi que ce qui s’est mis à manquer, c’est une prise en charge populaire de l’événement. Les choses peuvent avoir une vocation historique sans visée historienne. C’est peut-être même là qu’elles entrent définitivement dans l’histoire. À un moment, pour diverses raisons, la Commune a perdu son caractère populaire pour devenir un objet de chicane entre historiens. Pour ces 150 ans, on veut participer à un mouvement qui consiste à redonner une actualité à la Commune, et on assume ainsi une lecture qui ouvre des possibles aujourd’hui. En l’occurrence, notre fil principal, c’est de montrer des femmes au travail qui militent et s’engagent. Pas des amoureuses, des femmes de, ou des romantiques, des travailleuses qui luttent pour ça et portent aussi la fierté ouvrière. Or ça, ça manque pour les femmes d’hier et les femmes d’aujourd’hui. Surtout en musique, où on fait chanter aux femmes uniquement l’amour.

Et d’où vous est venue la musique ?
Mymytchell : J’ai commencé à faire des mélodies que j’ai proposées à Anouk puis on en a exposé certaines lors de « concerts confinés ». C’était parti. Avec Théo, on a ensuite fait des maquettes plus complexes avec plus d’instruments. On a fait dans le grandiose en utilisant certes, l’accordéon et  la  guitare,  mais  aussi  le piano, le violon, des cuivres… Mine de rien, tout ça pose des questions sur la musique populaire. Qu’est-ce qu’on s’autorise ? C’est là que le conservatoire municipal revient en force. Cent cinquante ans sont passés et aujourd’hui les instruments sont plus populaires qu’avant. Or un orchestre, c’est toujours plus impressionnant qu’une guitare seule ou qu’un accordéon, aussi beaux soit-ils. Et puis les communards ont porté une idée de la musique pour tous, je pense aux textes de Varlin sur les chorales, sur la lecture des notes, ou encore à la scène où Louise Michel joue de l’orgue dans ses Mémoires. Ce que je vous dis sur les instruments populaires ne vaut que si on défend les conservatoires municipaux, mais aussi un vrai apprentissage de la musique à l’école, etc. C’est un outil d’émancipation, la musique ; or, depuis les années 80, nos oreilles sont saturées de musiques calibrées. C’est à nous, militant·e·s, de proposer autre chose et de diffuser cette autre chose. Et de continuer à inventer des chansons, car c’est en créant de nouvelles chansons qu’on rend audibles les précédentes.

Le conte s’appelle Il faut venger Gervaise, pourquoi ce nom ?

Gervaise, on l’a reprise à Zola, c’est le nom de l’héroïne de L’Assommoir. Elle est blanchisseuse et boite, mais la littérature dit d’elle qu’elle est jolie. Zola dit avoir voulu décrire les milieux ouvriers avec ce roman, il choisit ce qu’il considère être d’un grand réalisme et le roman a pour fil l’alcoolisme, d’abord des deux « hommes » de Gervaise puis de Gervaise elle-même, qui s’occupe par ailleurs très mal de ses enfants. L’Assommoir paraît en 1876, pas très longtemps après la Commune, mais les milieux ouvriers y sont décrits sous un angle très négatif, les ouvriers sont en concurrence tout le temps, et en particulier les ouvrières. Si les romans de Zola décrivent la misère, ils sont aussi très anti-ouvriers et anti-femmes. D’ailleurs, on pourrait aussi venger Nana, la fille de Gervaise, dont le roman est assez terrible. On sait que Zola a écrit des choses terribles sur la Commune, mais ses romans ont tout de même été mis en avant par le mouvement ouvrier, qui fait même des conférences à partir de ces livres dès les années 1880. S’il a eu son utilité en son temps, pour nos imaginaires contemporains, nous devons construire, déterrer d’autres choses sur les milieux populaires et ouvriers.

Du coup, vous ne travaillez plus sur la musique communarde ?

Mymytchell : Si, on a maintenu une activité autour de faire connaître et partager les chansons des communards. On  a  animé,  par  exemple, un temps chanté  dans une formation syndicale, on doit intervenir dans des établissements scolaires. C’est un exercice étonnant de chanter en entier ces chansons très longues, pas toujours faciles à reproduire en termes d’air. On confirme aussi que beaucoup de militant·e·s ont envie de chanter, de chanter des vraies paroles, longues et qui font vibrer, et les chanter ensemble. Certains airs seront présents dans le conte aussi. Et l’idée du conte musical était de  donner un aspect grandiose par le biais d’un médium central dans la transmission de la Commune : sa musique et ses chansons.

Anouk Colombani: Ce dont on se rend compte aussi, c’est que les chansons communardes sont souvent les seuls éléments qu’on connaît de la Commune. Et une grande partie d’entre elles portent sur la Semaine sanglante, même pour le centenaire, les mises en musique seront souvent sur des textes parlant de la répression, donc mécaniquement, en général, de la Commune de Paris, on connaît La Semaine Sanglante. Même Le Temps des cerises est associé à la Semaine sanglante, alors que c’est une chanson antérieure à la Commune. Il y a quelques chansons sur la misère comme La Canaille ou Jean Misère. Et enfin il y a les chansons programmatiques, comme L’Internationale ou La Marseillaise des communards, celle-là on l’a oubliée, mais L’Internationale on oublie aussi souvent que c’est la prose communarde, enfin une certaine prose communarde.

Mymytchell: Ce qu’on tire aussi de ces chansons, c’est justement la grandiosité des mélodies. Et les mises en musique qui se sont faites depuis. La musique, la chanson sont des combats, il faut nous les réapproprier aussi. Le rap a pu servir à ça pendant un temps, mais c’est de moins en moins le cas, surtout qu’on ferme les studios d’enregistrement gratuits et publics des banlieues, c’est le cas à Pierrefitte, par exemple.

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